Pourquoi chercher une religion personnelle ?

I  -  La religion communautaire

               Dans l'ensemble de la chrétienté, la religion proposée à l'homme est une religion communautaire, c'est-à-dire une religion qui a un culte défini, des assemblées à un jour fixé (le dimanche en général), un certain nombre de prières, de sacrements, des rites qui sont communs à tous les participants, à tel point que le fidèle, livré à lui-même, a recours en général à des prières communautaires qu'il récite quand il est avec les autres, parce qu'il ne sait pas en formuler d'autres.

Cette empreinte communautaire sur la religion est sans doute dangereuse parce qu'elle n'est pas équilibrée par une religion personnelle : si toute la vie active n'est pas en même temps une vie religieuse, la plus grande partie de la vie échappe à Dieu et l'homme ne deviendra religieux que dans la mesure où il s'associe, pour un bref instant, à des observances religieuses communautaires qu'il connaît par cœur.

Mais alors ? Toute la vie devient profane puisqu'elle échappe à Dieu dès qu'elle ne s'intègre pas dans une suite de temps communautaires . Il y a plus encore : si tout le reste de la vie échappe à Dieu, les tendances les plus personnelles de l'homme n'auront plus de rapport à Dieu et pourront lui devenir hostiles.

Il est donc nécessaire de découvrir une religion personnelle, qui prenne en compte ce que nous avons de plus particulier, nos goûts les plus profonds, nos passions les plus essentielles. Tout en nous sera éclairé par Dieu, assumé par lui, car il n'y a pas de passion véritable si on n'est pas passionné par Dieu. N'oublions pas que tous les saints ont été des passionnés de Dieu : pour s'en convaincre, il suffit de lire une vie  de Saint François d'Assise.

II  -  La religion personnelle

Il faut trouver en nous le terroir où peut s'enraciner une religion personnelle, dans nos goûts les plus profonds, nos passions les plus nobles, nos enthousiasmes les plus forts. Chacun peut faire de sa profession une religion : ainsi, le savant doit trouver dans son laboratoire, le chercheur dans sa bibliothèque, l'émerveillement qui leur fait découvrir la beauté de Dieu ; si la mère de famille qui prend soin de ses enfants, le couple marié, ne trouvent pas dans leur amour un élément essentiellement religieux, où le trouveront ils ? Ce qui les passionne n'est pas pris en compte par la religion communautaire, aussi seront ils tentés de la rejeter.

On lit souvent dans les journaux le nom des scientifiques qui seraient incroyants, mais on ne cite pas souvent les phrases d'Einstein (1879-1955) qui n'avait pas peur de reconnaître et d'écrire des témoignages très forts lorsqu'il écrit : « La plus belle et la plus profonde émotion que nous puissions expérimenter est l'émotion mystique ; c'est la semence de toute science »... ou encore « L'homme qui a perdu la puissance de s'émerveiller et d'être frappé de respect est comme sil était mort ».

En lisant ces phrases, on ne peut contester à leur auteur, d'être un homme religieux. Le vrai savant, c'est celui qui n'est pas seulement un technicien capable d'appliquer une formule, mais qui est un contemplatif dont toute la vie est consacrée à la vérité. On trouve les mêmes sentiments chez les artistes comme Flaubert. Il est tellement intéressant d'écouter le grand pianiste Dinu Lipatti qui est mort très jeune et nous a laissé ce commentaire alors qu'il écoutait une symphonie de Beethoven peu avant sa mort : « pour écrire une telle musique, il faut vraiment être en état de grâce ».

Il faut que ce que nous aimons le plus passionnément devienne pour nous l'axe de notre religion personnelle : la science pour le savant, ses malades pour le médecin, ses enfants pour une mère, sa bibliothèque pour un chercheur, les Hautes Alpes pour un alpiniste, la danse pour une danseuse, le théâtre pour un acteur. Il faut que ce qui provoque notre émerveillement soit l'axe de notre religion personnelle...

Conclusion

Il n'y a pas d'opposition entre la vie profane et la vie religieuse, car il n'y a pas de vie profane : toute vie est sacrée, toute vie est appelée à passer à la sainteté. On peut dire que tous les chemins conduisent à Dieu, car il n'y a pas de goût qui ne puisse être purifié.

Il n'y a pas de raison de refuser aucune source pour la prière : la science, l'art, la musique, la beauté, la nature, la tendresse humaine, tout peut s'enraciner en Dieu après avoir été purifié. S'il est vrai que « les vertus ne sont que des passions ordonnées », on peut penser qu'on ne doit pas chercher à faire disparaître la passion, mais à l'harmoniser.

Pourquoi ne pas parler au Christ pendant la journée, alors qu'il est en nous, en notre cœur, c'est-à-dire dans le Sanctuaire qui remplace le Temple détruit, là où nous devons l'adorer en esprit et en vérité (Jean 4,5 à 30).

               Claude Bédat