Dieu est présent en tout homme de Claude Bédat

I-  Le père Kolbe à Auschwitz

            Il y a quelques mois, en mars 2018, un terroriste s'introduisit dans un magasin Super U à Trêbes, près de Carcassonne, et menaça de mort les clients et le personnel : il en tua trois. Un colonel de gendarmerie pénétra dans le magasin et s'offrit comme otage pour un membre du personnel. Il fut tué par le terroriste. Ce geste du colonel montre qu'il était sans doute chrétien et donc guidé par sa foi ; mais il est juste d'établir des rapprochements avec le geste de tant de héros anonymes qui ont donné leur vie pour sauver le groupe de résistants dont ils étaient membres pendant la dernière grande guerre 1939-1945.

            On a beaucoup vanté, avec raison, le courage du colonel, mais personne, lors des discours officiels prononcés à l'église ou ailleurs, n'a établi de lien avec la mort de tant de héros, dont celle du père Maximilien Kolbe (1894-1941), prêtre franciscain polonais qui était alors déporté à Auschwitz.

            A la suite d'une tentative de fuite de déportés, le commandant SS du camp avait condamné dix détenus au bunker de la faim dont personne ne sortait vivant. L'un des condamnés, père de famille, pleurait et le père Kolbe demanda au commandant du camp l'autorisation de le remplacer. Ce qui fut fait.

            D'après les témoignages, les bourreaux SS eux-mêmes admiraient le geste du père Kolbe en répétant : « Nous n'avons jamais rien vu de pareil ».

            Ce sentiment des bourreaux SS montre qu'à un certain niveau de générosité la Vie devient une lumière si pénétrante qu'elle entre dans les consciences les plus fermées et les plus hostiles et révèle un monde inconnu et merveilleux où l'homme rencontre Dieu qui le délivre de son moi égoïste.

            La stupeur émerveillée des bourreaux SS permet de saisir la réalité d'une telle valeur, qui les jette dans un monde inconnu où, vidés de leur moi animal le « moi-objet » ou « moi-robot », ils obéissent soudain à un « moi oblatif » qui leur permet d'admirer et d'aimer, c'est-à-dire qui transfigure leurs visages de brutes.

            Ce ne fut sans doute qu'un éclair, et quelques minutes plus tard la brute surgissait à nouveau. C'est vrai. Mais cela prouve que l'homme n'est vraiment lui-même que dans le dialogue silencieux avec ce Plus que lui-même dont la rencontre crée cet espace où sa liberté respire. Dès que le contact est rompu, l'homme retrouve son « moi-robot » où il est prisonnier de ses impulsions biologiques.

II -  Dieu est en nous

            Cet épisode de Maximilien Kolbe confirme l'importance de l'Evangile de Jean où on peut lire : « Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme » (Jean 1,9) c'est-à-dire que tout homme est illuminé par Dieu, et que cet épisode nous permet de rappeler le texte si important de Saint Augustin :

Bien tard je t'ai aimée,

Ô beauté si ancienne et si nouvelle,

Bien tard je t'ai aimée.

Et voici que tu étais au-dedans,

Et moi au-dehors

Et c'est là que je te cherchais...

Tu étais avec moi, et je n'étais pas avec toi

                                          Confessions L10  ch. 27,38

 

            Toute notre existence est comprise dans cette alternative : Je suis en moi (c'est le robot égoïste) ou je suis en Dieu (c'est le robot moi-oblatif). Il n'y a pas de milieu. Quand j'arrête de penser à moi, Dieu est présent ; quand je ne m'entends plus, c'est que j'écoute Dieu.

            Il nous reste à éviter les obstacles qui rendent impossible un tel échange entre Dieu et nous, c'est-à-dire qu'il faut faire taire les bruits de notre moi-égoïste sans cesse en train de nous adresser des louanges et de faire diversion. Lorsque le silence est établi en nous, Dieu peut emplir l'espace engendré par le retrait du moi.

Conclusion

            Dans l'entretien avec Nicodème Jésus dit : « En vérité, en vérité, je te le dis : nul, s'il ne naît d'eau et d'Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » (Jean 3,3).

            De même, Jésus dit à la Samaritaine : « Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif ; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif ; au contraire, l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle » (Jean 4,14).

            Ces textes et celui du prologue (Jean 1,9) nous aident à comprendre que Dieu est présent en tout homme puisque même les bourreaux SS du camp de concentration du régime d'Hitler percevaient quelque chose qui les dépassait lors de l'offrande de lui-même du père Kolbe au camp d'Auschwitz en 1941. Ils voyaient et admiraient un homme qui devenait plus grand que la mort qu'il choisissait et à travers laquelle il devenait totalement lui-même en brisant toute adhérence à son moi-égoïste. Ces brutes SS étaient alors sous l'influence de Dieu présent en eux, si bien qu'ils admiraient ce prêtre qui offrait sa vie pour sauver celle d'un autre détenu.

 

Claude Bédat