L'agonie de Jésus sur la Croix - Claude Bédat

            Vous avez sous les yeux un article très ardu qu'il faut lire et relire pour le comprendre. Lors d'un colloque organisé dans les années 1970 par les théologiens anglicans modernistes (c'est-à-dire opposés en partie au surnaturel), ceux-ci avaient déclaré qu'il n'est pas sûr que Jésus ait eu conscience de sa Divinité. A quoi répondit un dominicain irlandais, le Père Mac-Nabb dont nous reprenons en partie l'exposé, car il y démontre que le problème n'avait pas été entièrement présenté.

            Le problème était grave, car on peut se demander comment considérer les paroles prononcées par Jésus sur la Croix, au moment de sa mort : « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Matth 27,46) : étaient-elles réelles, ou faisaient-elles partie d'une sorte de jeu permettant à Jésus de laisser croire qu'Il souffrait, alors qu'Il était le Christ fils de Dieu qui peut rester serein au milieu de ces souffrances ? Ce serait alors ne pas admettre que Jésus possède à la fois la nature divine et la nature humaine, qu'Il est à la fois Dieu et homme.

 

I  -  Les souffrances de Jésus

            Selon le Père Mac-Nabb, la tradition théologique la plus profonde distingue en Notre Seigneur quatre niveaux de connaissance, Jésus a donc une quadruple science que nous appellerons A-B-C-D.

            A  - Si on considère Notre Seigneur dans sa Personne Divine du Verbe, il faut dire que Sa Divinité avait connaissance de la Divinité des Personnes de la Trinité.

            B  - Si on se place devant l'humanité de Notre Seigneur, il faut rappeler que l'âme de Notre Seigneur était toujours en face de la Divinité  en laquelle Il subsistait ; C'est-à-dire que l'âme de Notre Seigneur jouissait de la vision béatifique et donc ne pouvait pas ignorer son union personnelle avec la Divinité.

            - Il faut envisager dans l'âme humaine de Notre Seigneur une autre science, également surnaturelle, qui est la science prophétique : le Christ enseignait à ses contemporains l'immense amour de Dieu qui se communiquait aux hommes à travers l'humanité de Jésus. Donc Jésus ne pouvait pas ne pas connaître sa Divinité qui était le don suprême fait à l'humanité par Dieu.

            D  - Enfin, il y avait en Notre Seigneur une autre science qui n'est pas surnaturelle : c'est la science expérimentale que Notre Seigneur puisait, comme nous, dans la nature et en exerçant ses cinq sens.

            Donc, précisait le père Mac-Nabb,  à ce niveau seulement, en D, notre Seigneur pouvait ne pas avoir conscience de sa divinité, si bien que c'est cette science expérimentale qui permet de comprendre le désespoir de Jésus sur la Croix, au moment où l'âme de Notre Seigneur a été écartelée par des données qui ne concordaient pas entre elles.

            Un texte de Saint Paul permet d'approcher un peu ce mystère lorsqu'il écrit : « Celui qui était sans péché, Dieu l'a fait péché pour que nous devenions justice de Dieu en Lui » (2 Cor. 5,21). Voilà le mot terrible : Notre Seigneur, qui était sans péché, Dieu l'a fait péché pour nous. Jésus s'est senti vraiment coupable de tous les péchés du monde, tout en ayant la certitude     absolue de son innocence.

            Mais comprenons que la certitude de son innocence était située dans la région de la vision béatifique ou prophétique (en A-B-C) alors que l'idée qu'il était fait péché était ancrée dans sa sensibilité en D.

            Dans son ouvrage, « Voici quel est notre Dieu » (2001) le Pape Benoît XVI voyait dans cette opposition un exemple de la lutte qui existait entre l'âme humaine et l'âme divine de Jésus-Christ.

 

II  -  Le Christ est mort de la contradiction de ses niveaux de connaissance.

           Sur la Croix, Jésus vécut de façon intense cette opposition entre l'assurance qu'il avait de son innocence, et l'idée qu'il était coupable des péchés commis par tous les hommes. Ces deux données fondamentales se situaient à des étages différents de sa connaissance : l'assurance de son innocence était inscrite dans les trois niveaux analysés en A, B et C ; par contre, l'idée de sa culpabilité se situait au niveau inférieur de sa connaissance, celui de la connaissance expérimentale, en D.

            C'est de cette lutte entre ces sentiments opposés que le Christ est mort : il est mort de cette position paradoxale de se sentir coupable et de se savoir innocent, il est mort d'une mort intérieure, spirituelle, due à cette coexistence dans son âme de cette innocence suprême et de cette culpabilité infernale.

            Le Christ est mort d'une mort intérieure, spirituelle, tellement plus forte que les insultes et les blessures reçues pendant la Passion. Par là, son Agonie a été unique, sa souffrance a été unique, elle a atteint un degré infini que nous ne pourrons jamais comprendre. A peine pouvons-nous en cerner les contours,  .

 

Conclusion

            On dit trop facilement : Jésus était Dieu, donc il n'a pas souffert comme nous. En fait le Christ a souffert dans son humanité comme aucun homme ne pourra jamais souffrir, car il a souffert cette souffrance infinie où Il était déchiré des tourments de l'enfer qui se portaient sur l'Agneau de Dieu qui porte tous les péchés du monde alors qu'il se savait innocent.

            Et nous, que nous reste-t-il à faire ?

            Nous devons contempler la mort de Jésus, en nous rappelant que sa mort a triomphé de l'Enfer et de la Mort éternelle, et qu'Il est porteur des promesses d'une Résurrection. C'est sa vie que nous devons prendre comme modèle, même si elle nous fait prendre les chemins les plus difficiles à suivre : lire et méditer l'épisode du jeune homme riche en Matthieu 19,16 à 23.

 

Claude Bédat