De l'homme réel à l'homme possible de Claude bédat

L'être vivant que nous sommes n'échappe pas au double conditionnement -physique et psychique- qui est notre marque de fabrique.

I  -  L'homme réel

            Comme nous l'avons déjà indiqué dans Ephata N° 545, l'existence nous a été imposée : nous n'avons pas choisi de naître, nous subissons le poids de nos ascendants et notre hérédité, notre époque et notre sexe, notre milieu et ses coutumes, notre race, notre langue et ses catégories mentales (qui varient selon la mode : ainsi l'emploi récent de mots anglais comme le buzz ou le burn out), notre sol et même notre religion qui est inscrite dans un cadre géographique. Notre histoire infantile a donc été pétrie par ces influences préfabriquées ; et pourtant, sans cesse jaillit le moi-je qui dirige tous nos jugements et nos décisions : ce moi-je n'est que le nœud des liens passionnels qui nous enchaînent à nous-mêmes, si bien que nous sommes prisonniers de ce moi  « complice » qui nous lie à toutes nos tendances préfabriquées. Nous sommes un robot. Dans ce cas, l'homme existe-t-il en nous ? Cette question est le titre de l'ouvrage de Maurice Zundel publié en 2004 et c'est la question la plus importante à laquelle chacun devrait essayer de répondre.

            Car il faut admettre que ces préfabrications qui nous amènent à voir l'homme comme un robot, ont provoqué des troubles et provoqué les comportements passionnels bien connus et étudiés comme la vanité, la satisfaction de soi, le goût du pouvoir, la cupidité, le désir d'être au premier rang, le fanatisme et la mauvaise foi, la libido sexuelle et toutes les folies qu'elle provoque en suscitant les rivalités.

            L'horizon humain est obscurci, on en arrive à penser que la machine qu'est l'homme, est programmée, que son « esprit » est un organisme qui fonctionne bien ou mal et donc qu'il n'est responsable de rien. Pour la justice, il n'y a plus ni crime ni vertu, ni culture ni barbarie.

II -  L'homme possible

            Mais l'homme-robot, ou l'homme-objet ne peut pas fonder les droits de la Déclaration des droits de l'homme. Si ceux-ci ont été promulgués, c'est que l'homme porte en lui la possibilité de devenir autre qu'il n'est, par la création d'une valeur inhérente à lui-même qui réclame qu'on le traite comme une fin et non comme un moyen. On entrevoit donc la réalisation en chacun d'un homme possible, qui représente nécessairement un bien commun, ce qui implique la promotion de tous.

            Ceci donnerait lieu à une nouvelle naissance : tous, nous avons été jetés dans une existence que nous subissons, mais nous devons parvenir à l'humain dans une existence librement assumée. Nous devons nous faire homme, c'est le passage nécessaire pour atteindre la liberté. Ce qui nous a été donné et préfabriqué doit être amélioré et transformé : il faut aller du passé à ce qui est « en avant de nous ». Nos origines animales sont derrière nous, alors que nos origines humaines sont « en avant de nous ». Nous pouvons atteindre celles-ci seulement en nous transformant continuellement, en devenant meilleurs. Il faut évacuer le moi-objet pour trouver le « moi oblatif » ouvert à l'autre et aux autres.

Il faut chercher cette expérience libératrice dont Saint Augustin nous rend perceptible le mouvement créateur dans les Confessions (chap 27, v 38).

            « Tard je t'ai aimée ; Beauté si antique et si nouvelle, tard je t'ai aimée.

             C'est que tu étais dedans et moi dehors où je te cherchais,

            en me ruant sans beauté vers ces beautés que tu as faites.

            Tu étais avec moi, mais moi je n'étais pas avec toi ».

            Ce qui est frappant, dans cet extrait, c'est le passage du dehors au dedans, c'est la désaliénation du robot préfabriqué qui est soudain jeté dans sa propre intimité qui naît en lui d'un dialogue silencieux avec une Présence qui l'attendait, qui était toujours là.

            Ce bref récit nous fait assister à la naissance de l'être authentique : Augustin s'est désapproprié de tout son moi-robot pour se jeter dans un élan d'amour vers un autre qui est intérieur à soi. Il s'agit de se désapproprier de ce moi-robot qui nous encombre, en le rejetant, pour trouver l'autre.

Conclusion

            En utilisant les textes de Saint Augustin et de Shakespeare, j'ai rappelé dans l'Ephata N° 550 que l'homme ne se connaissait pas ; j'aurais pu ajouter cette mise en garde de l'essayiste Vercors : « l'homme est capable de savoir et comprendre mille choses, sauf justement ce qu'il est lui-même » (Le Robot, , la Bête et l'Homme, p.102).

            Par contre, ce qu'il est possible de faire, c'est de constater nos faiblesses (par exemple, si nous avons tendance à mentir par vanité) et d'essayer de les corriger. C'est en agissant de cette façon que se met en place progressivement la véritable création qui est en avant de nous. Mais alors, tout reste à faire puisque nous avons d'abord à nous faire au lieu de subir tout le préfabriqué qui nous encombrait.

            Que de travail il nous reste à réaliser pour discipliner le robot vivant et obtenir l'éclosion du moi oblatif à la place du robot réel que nous sommes : car il s'agit de rejeter le moi égoïste pour devenir ouvert aux autres.

            La synthèse de ces réflexions se trouve dans une formule du Pape Saint Grégoire I : « L'amour tend vers un autre pour pouvoir être Charité »

 

Claude Bédat

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