Connais-toi toi même, est-ce possible ? de Claude Bédat

Cette vaste interrogation se pose à tous les êtres humains quand ils envisagent leur vie, leur avenir. Nous essaierons de voir s'il est possible de progresser grâce à la réponse de certains philosophes, de dramaturges comme Shakespeare, de grands connaisseurs de l'homme comme Saint Augustin.

I - Les Grecs

Tous les Grecs ont répété les formules bien connues : « Connais-toi toi-même » et « Rien de trop » que, selon la légende, les 7 Sages de la Grèce auraient dédiée à Apollon Pythien dans son temple de Delphes vers 740 avant J.C.

Il faut préciser que la 1ère formule n'est pas une invitation à l'introspection telle qu'elle s'est répandue en occident après FREUD (1850-1939) grâce aux psychanalystes et psychologues mais signifie plus simplement : « aie conscience de tes limites, de ton exacte mesure ». En fait le sens exact est : « ne te prends pas pour un Dieu ».

La deuxième formule conjure l'HYBRIS, la démesure, qui était pour les Grecs la faute par excellence.

Voilà quelles sont les deux phrases fondamentales qui ont permis aux philosophes grecs de réfléchir avec leurs élèves et leur public en les incitant à se connaître soi-même.

II - Saint Augustin (354-430)

Nous prenons cette analyse de Saint Augustin d'un de ses « commentaires sur les psaumes », consacré au psaume 41. Il n'est pas superflu de rappeler que ces commentaires ont été prononcés dans les églises d'Hippone dont il était l'Evêque et de Carthage, sous forme de sermons qui pouvaient durer quatre ou cinq heures et pendant lesquelles l'assemblée restait debout, alors que l'Evêque était assis.

Nous extrayons de ce sermon le passage où Saint-Augustin analyse le verset 8 de ce psaume : un abîme appelle un autre abîme, dans le bruit de vos cataractes : « Quel abîme appelle et quel abîme est appelé ? Le sens de ces paroles est vraiment un abîme. On nomme abîme une profondeur impénétrable, incompréhensible... si l'abîme est une profondeur pensons-nous que le cœur de l'homme ne soit point un abîme ? Quoi de plus profond que cet abîme ? Les hommes peuvent parler, on peut les voir agir dans leurs mouvements extérieurs, les entendre dans leurs discours. Mais de qui peut-on pénétrer les pensées et voir le cœur à découvert ? Qui peut comprendre ce qu'il porte dans son âme, ce qu'il pense dans son âme, ce qu'il médite, ce qu'il combine dans son âme, ce qu'il désire et ce qu'il repousse dans son âme ?.

Croiriez-vous qu'il y ait eu en l'homme une telle profondeur, qu'elle se dérobe à ses propres yeux ? Quelle profondeur de faiblesse était cachée en Saint Pierre, quand, aveuglé sur tout ce qui se passait en son âme, il promettait si témérairement de mourir avec son Maître !

Quel abîme n'était-t-il point ! Abîme découvert cependant aux yeux de Dieu. Car alors le Christ lui découvrait en lui ce qu'il ignorait lui-même. Donc tout homme est un abîme, quels que soient sa sainteté et sa justice, quelques progrès qu'il ait faits dans la vertu ».

L'épisode rappelé par Saint Augustin, se trouve en Jean, 13,36-37 : « Saint Pierre lui dit : « Je donnerai ma vie pour toi. Jésus répond : tu donneras ta vie pour moi ? Oui, oui, je te le dis, le coq ne chantera pas que tu ne m'aies renié trois fois ».

Ce jugement de Saint Augustin sur l'homme nous paraît pessimiste, il est hélas ! très juste et nous permet de comprendre un peu mieux le problème posé à notre réflexion : l'homme peut-il se connaître ?

Ce jugement nous permet aussi d'apprécier la position de l'illustre philosophe français PASCAL (1623-1662). « Il faut se connaître soi-même : quand cela ne servirait pas à trouver le VRAI, cela au moins sert à régler sa vie, et il n'y a rien de plus juste ». (pensées, N° 81)

Donc pour Pascal, il faut essayer de se connaître même si cette analyse ne permet pas de connaître le VRAI : peut-être une série d'erreurs dans nos appréciations nous permettra-t-elle d'approcher la VERITE de nous-mêmes.

III - Shakespeare (1564-1616)

J'aimerais vous proposer quelques éléments sur l'oeuvre du dramaturge anglais William Shakespeare grand connaisseur de l'âme humaine, en essayant de comprendre le sens de sa réflexion dans une de ses tragédies MACBETH, présentée pour la première fois en 1606, à l'occasion de la visite du roi de Danemark à son beau-frère Jacques I, fils de Marie STUART.

Cette tragédie raconte comment lady Macbeth pousse son époux à tuer le roi d'Ecosse en visite dans leur château, pour devenir roi à sa place. La scène la plus importante se situe à l'acte V dans une crise de somnambulisme. Lady Macbeth essaie de faire disparaître les taches de sang qui lui rappellent ses crimes et qu'elle voit sur ses mains.

« Pourtant, il y a ici une tache... Va-t-en, maudite tache... Quoi ! Ces mains ne seront jamais propres ? L'odeur du sang est encore ici et tous les parfums d'Arabie ne pourront désinfecter cette petite main... ».

La vérité qui éclate dans cette scène est que l'acte humain demeure et qu'il ne cesse jamais de revendiquer son auteur. L'acte engage l'homme tout entier et il revêt une signification indépendante de ses résultats matériels : il est source de dignité ou d'indignité, il accroît ou diminue la qualité humaine, il élève ou abaisse le monde. C'est pour cela que l'acte n'est jamais clos, il est toujours rattaché à son auteur. La volonté ne peut renier l'acte dont elle a été complice, mais elle ne peut pas non plus l'admettre en soi, comme le résultat d'un choix ; l'acte s'impose à la volonté du dehors et elle le subit comme un corps étranger.

Toute la tragédie de lady Macbeth est là : elle a vécu tranquillement dans le crime, en faisant de sa volonté la servante de son ambition. Mais elle est écrasée par ses actes parce qu'elle les subit : elle est chassée d'elle-même, car si le monde extérieur s'est écroulé, le monde intérieur lui est fermé, alors se produit la rupture qui provoque la folie.

Dans cette tragédie, Shakespeare pose de façon profonde le problème de la connaissance de soi. Car il est émouvant de regarder cette âme solitaire liée à soi, chassée de soi, incapable de coïncider avec soi, de vivre. C'est qu'on n'entre pas dans sa propre conscience avec facilité : notre intimité personnelle tant qu'elle n'est pas conquise, nous est aussi inaccessible qu'elle l'est à autrui.

Nous ne dominons rien tant que nous n'avons pas acquis la maîtrise de nous-mêmes, tant que des forces obscures disposent de nous. Pour atteindre à notre identité personnelle, nous devons dépasser le faisceau d'instincts qui nous dirige et ne pas nous réfugier dans le moi infantile dont nous devons réaliser les virtualités spirituelles pour que le vrai moi naisse d'une exigence d'autonomie et de liberté où l'esprit atteint sa pleine maturité.

Conclusion

Shakespeare rejoint Saint Augustin qui soulignait l'abîme profond qui empêche de voir le cœur à découvert, lorsqu'il fait dire au roi d'Ecosse, « il n'est point d'art pour déchiffrer une AME sur un VISAGE » (acte I scène IV)

Il n'y a pas d'autre moyen de se trouver que de se perdre en un AUTRE qui nous est plus intime que nous-mêmes. (St Augustin)

L'autonomie de la personne s'accomplit là où nous sommes seuls avec nous-mêmes, seuls en face de cet AUTRE

Mais, les hommes, dans leur ensemble, peuvent-t-ils admettre la nécessité de la solitude et de la contemplation, et dans ce cas ils comprendraient que c'est ce qui se passe à l'intérieur de l'homme qui est le plus important et que le seul bien commun de l'humanité est constitué par le rayonnement des consciences les plus hautes, les plus libres et les plus pures.

Nous chrétiens devons faire de grands efforts pour essayer de nous connaître, c'est-à-dire nos qualités, nos défauts, nos faiblesses et nos tendances profondes pour éviter d'être obligés de faire un constat d'échec comme celui que fait Macbeth avant sa mort :

la vie n'est qu'une ombre en marche, un pauvre acteur qui se pavane et se démène son heure durant sur la scène et puis qu'on n'entend plus. C'est un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien. (acte V scène V)

Chrétiens, notre vie ne doit pas être une ombre en marche. Nous pouvons faire tant de choses avec le Christ : sachons demander son aide et celle du Saint Esprit.

Claude Bédat