La Prière - Lydie Dattas et Dominique Daguet - Claude Bédat - juillet 2016

Nous continuons la présentation de poètes contemporains dont les poèmes sont d'authentiques prières : Lydie DATTAS (1949) et Dominique DAGUET (1938). Il est intéressant de comparer leurs œuvres, très différentes, dans la forme comme dans les idées qu'elles font surgir chez le lecteur.

1 - Lydie DATTAS (1949)

Avec la publication en 1994 de « La nuit spirituelle » elle apparaît comme une poétesse d'une étonnante ferveur mystique, même si elle paraît tellement étrange et sombre, ainsi lorsqu'elle écrit en 1955 : « tout ce qui m'appartient est mort et mon royaume, désert comme le plaisir, n'est que néant ». Le poème choisi laisse entrevoir un désespoir qui s'apparente peut-être à de la fausse humilité, mais ceci n'arrive pas à cacher la force de la vie de l'âme qui dépasse chez elle tout entendement.

Poème

« Car la Beauté m'a condamnée sans appel :

Chartres, Amiens n'ont pas été construites pour moi,

l'ange du portail de Reims ne sourit pas pour moi :

je peux les regarder et dire combien je les admire,

mon admiration, mon regard même sont un non-sens et une profanation,

et je pourrais passer ma vie entière au pied de Notre-Dame-de-Chartres

sans m'en approcher davantage, sans qu'à travers elle

la beauté m'adresse le moindre signe de reconnaissance amicale,

sans qu'elle dresse devant moi autre chose que la masse

vertigineuse et sombre de mon impuissance...

terrassée par la splendeur des vitraux,

refoulée par la magnificence de l'orgue,

je ne puis que m'effacer jusqu'au coin le plus humble

et le plus humilié de moi-même ».

 

Nous sommes loin de la tranquille assurance de PEGUY, pendant le pèlerinage à Chartres et ensuite devant le portail

2 - Dominique DAGUET (1938)

Il a chanté sans arrêt l'imposture d'un monde sans le divin. Ses « Paroles entre la nuit et le jour » (1976) l'ont imposé comme l'un des plus purs poètes religieux du XXème siècle. Son œuvre en fait le fils spirituel de Charles PEGUY et de Paul CLAUDEL. Il essaie sans cesse de DEFIER la nuit et sollicite du Seigneur « la grâce de ne plus dormir ». Ses poèmes sont déchirés par « l'urgence face aux menaces qui pèsent sur le langage, la création artistique et l'intelligence ». On entre plus facilement dans son œuvre que dans celle de Lydie Dattas : ses phrases nous guident, on les récite très naturellement.

 

Poème

Donnez-moi, Seigneur,

la grâce de ne plus dormir :

de me tenir enfin droit dans l'éveil,

d'atteindre ce haut seuil

par où s'ouvre le Royaume

car mon œil fermé d'une taie rugueuse

ne sait plus apercevoir votre demeure,

épris, trop, de l'ombre, de la nuit, et du sommeil.

 

Donnez-moi, Seigneur,

la grâce de vivre éveillé.

Que mon âme enfin sorte de son rêve,

oublie son bavardage si cher

pour n'être plus qu'écoute, attention,

comme la feuille prête à recevoir,

dans l'intimité du silence,

l'empreinte vivante d'un visage

par qui elle-même deviendra vivante.

 

Claude Bédat