La prière - Deux poètes: Humilis et Herrmann -Calude Bédat - Juin 2016

Deux poètes contemporains

Après vous avoir présenté Jean Cayrol et Jean-Claude Renard, dans le N° 508 d'Ephata, je vous invite à lire deux autres poètes chrétiens contemporains.

 

1 - HUMILIS (Germain NOUVEAU - 1851-1920)

Celui qu'on appela le trimardeur de Dieu eut une vie très curieuse : une crise religieuse dans les années 1890 le transforma complètement et le fit rejeter son passé et ses poèmes très érotiques. Il refusa même de porter son nom de Germain Nouveau et adopta celui d'HUMILIS, qui est en fait l'adjectif latin qui signifie : près du sol, ou humble. Il cherchait uniquement « Dieu qui est la beauté », qui est aussi « le lotus de lumière et la rose de feu », mais c'est également « le nuage doux autour des encensoirs ». Il adopta un mode de vie basé sur la pauvreté absolue qui le transforma en une sorte de clochard lumineux, et il vécut pendant des années au porche de la cathédrale d'Aix-en-Provence.

Dans le poème cité, il répète sans cesse l'injonction « Aime-toi », qui caractérise la croyance en la valeur de ce que l'on est et de ce que l'on fait, mais le dernier couplet amène à la charité pure, car il recommande d'aimer son frère comme soi-même EN DIEU.

 

FRATERNITE

Frère, ô doux mendiant qui chante en plein vent,

Aime-toi, comme l'air du ciel aime le vent.

 

Frère, poussant les bœufs dans les mottes de terre,

Aime-toi, comme aux champs la glèbe aime la terre.

 

Frère, qui fais le vin du sang des raisins d'or,

Aime-toi, comme un cep aime ses grappes d'or.

 

Frère, qui fais le pain, croûte dorée et mie,

Aime-toi, comme au four la croûte aime la mie.

 

Frère, qui fais l'habit, joyeux tisseur de drap,

Aime-toi, comme en lui la laine aime le drap.

 

Frère, dont le bateau fend l'azur vert des vagues,

Aime-toi, comme en mer, les flots aiment les vagues.

 

Frère, joueur de luth, gai marieur de sons,

Aime-toi, comme on sent la corde aimer les sons.

 

Mais en Dieu, Frère, sache aimer comme toi-même

Ton frère, et quel qu'il soit, qu'il soit comme toi-même.

 

2 Marie HERRMANN (1922)

Elle écrivit depuis son enfance pour chanter sa foi chrétienne aux couleurs de l'Infini.

Ses poèmes sont en général des prières humbles et tendres avec lesquels elle cherche « le pur faisceau d'une même lumière » ; son langage, sa façon de s'adresser aux fleurs permettent de faire des rapprochements avec Marie Noël.

Dans le poème intitulé « Béthanie », elle s'imagine assise dans la maison des sœurs de Lazare et se voit fascinée par les yeux et la parole de Jésus. Elle est proche de Charles PEGUY qui nous présente des INTUITIONS semblables dans « le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc » lorsqu'il écrit : « Le soldat romain qui vous perça le flanc eut ce que tant de vos saints, tant de vos martyrs n'ont pas eu. Il eut de vous toucher. Il eut de vous voir. Il eut sur terre un regard de votre miséricorde. Il eut sur terre un regard de vos propres yeux. Heureux ceux qui buvaient le regard de vos yeux ; heureux ceux qui mangeaient le pain de votre table. Heureux ceux qui buvaient le lait de vos paroles » (janvier 1910)

 

Marie Herrmann connaissait-elle ces textes de Péguy ?

A-t-elle été influencée ?

 

BETHANIE

Marthe, ne ferme pas la porte,

Laisse-moi près de LUI m'asseoir,

Pour écouter au long du soir

Ces mots que l'écho seul m'apporte,

Marthe, ne ferme pas la porte.

 

Les mains vides je viens chez toi,

Mais l'âme lourde de ma peine,

Laisse-moi près de Madeleine

Une humble place sous ton toit,

Les mains vides, je viens chez toi.

 

Veux-tu que j'emplisse la cruche

Avant d'entrer dans ta maison ?

Je suis lasse à la déraison,

Vois, devant toi mon pas trébuche ;

veux-tu que j'emplisse la cruche ?

 

Laisse-moi SAISIR SON REGARD

Tout fait d'amour et de lumière,

LE VOIR ! c'est ma seule prière,

Marthe, apaise mon cœur hagard,

Laisse-moi SAISIR SON REGARD !

11 avril 1974

Claude Bédat