La prière : 2 poètes contemporains

Après avoir présenté quelques quatrains de Marie Noël dans Ephata N° 502 du 15 mai, je mets sous vos yeux les poèmes de deux poètes contemporains : Jean CAYROL (1911-2005) et Jean-Claude RENARD (1922-2002). Lisez et méditez.

I Jean CAYROL est un des poètes religieux et mystiques les plus essentiels du XXème siècle ; il a

été déporté dans un camp nazi, c'est lui qui écrivit le poème de la nuit et du brouillard en 1946 qui est LU dans le film d'Alain RESNAIS intitulé Nuit et brouillard. Cayrol ne fut jamais aigri par sa vie de déporté et c'est la grandeur de toute son œuvre poétique qui demeure sans cesse fraternelle. Son art est un art de la quête spirituelle pacifique qui est résumé dans cette phrase : « je suis le brancardier d'un Lourdes dévasté ». Voici le poème qu'il écrivit en hommage à la miséricorde : il plairait sans doute au pape François.

Il est un pain qu'on ne peut dévorer

sa croûte est noire et sa mie est trop blanche ;

son froment vient d'un hallier sous les branches

et son four, c'est notre cœur désespéré.

Il sera l'encens, le benjoin et la myrrhe,

on y trouve dedans une larme séchée,

un insecte raidi qui le croyait tout frais :

il a jailli des mains qui jouaient de la lyre.

Abandonné dans l'herbe, il devient un bûcher.

Un agneau l'a perdu et nul ne l'a revu.

On dit qu'un ange a pris ce pain et l'a rendu

à cet enfant qui le pleurait après l'avoir touché.

Pain tendre et léger de la miséricorde

que le chagrin a laissé émietté ;

le temps lui-même, empêtré dans ses cordes,

n'a jamais pu en prendre une bouchée.

 

II Jean-Claude RENARD

Il a cherché sans cesse les signes du sacré inscrits dans le monde ; Cantique et Incantation sont pour lui des élans naturels de l'être humain scrutant le ciel et ses énigmes. Il est en quête d'aventures intérieures et interroge sans relâche, par exemple : « les pierres présagent-t-elles les puits ? » ce qui le pousse à chercher sans arrêt des pistes menant « aux pieds de Dieu ». Dans le poème cité ci-après, il s'imagine vieillissant mais gardant l'espérance qui lui garantit le blé de la béatitude.

 

Un dernier nid de braises

Privée des vagues toujours jeunes déferlant au bas des falaises

ma vie maintenant s'alourdit,

perd la sève, l'iode et le sel que le mistral y animait

et peu à peu s'use, décline, sent s'immobiliser ses os

comme un platane sous l'hiver.

La nuit me prend et me mutile

et je m'y vois déjà dormir malgré ce petit nid de braises

qui rougeoient encore dans l'âtre...

Mais il faut céder au silence.

Car nul ne saurait éviter, sinon de sursis en sursis,

d'aller vers le pays profond

dont l'ombre ou la lumière attend le dernier délai du voyage

pour dévoiler ce qui s'y cache.

Ne pas renoncer à l'espoir, même amer et même incertain,

fait seul alors que, dans la neige où l'on marche

sans trop d'angoisse,

avec connivence et sagesse,

s'engourdir, vieillir et mourir devient l'orée d'un avenir

qui promet peut-être et mûrit le blé de la béatitude.

Publié dans « Le puits que rien n'épuise » (Seuil 1993)

Claude Bédat