La prière - Claude Bédat

Claude Bédat, Professeur émérite des Universités, Historien de l'Art, Licencié en Théologie catholique de l'Université de Strasbourg

I La nature mystérieuse de la prière

Cette formule, qui donne son titre à la 1ère partie de cet article, a été utilisée plusieurs fois dans ses ouvrages par le Cardinal Carlo MARTINI (1927-2012), en particulier dans un commentaire de l'Epître aux Romains (8, 26-27) où Saint Paul écrit : « Pareillement l'Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ; mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables, et celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l'Esprit et que son intercession pour les saints correspond aux vues de Dieu ».

Le Cardinal reconnaît que « cette périscope n'est pas facile à expliquer dans la mesure où elle se réfère à la nature mystérieuse de la prière. Nous pouvons en effet comprendre que le FILS, incarné en JESUS, prie le PERE ; mais comment l'Esprit peut-il prier le PERE ?

Les paroles du Notre Père, léguées par Jésus à ses apôtres, permettent de comprendre que la première partie est elevatio mentis in Deum (prière de louange, d'action de grâce), tandis que la deuxième est petitio decentium a Deo (demander à Dieu ce qui convient est une prière de demande, de supplication, d'imploration.

Cette analyse confirme que, dans le Notre Père, Jésus réunit louange et supplication, c'est-à-dire les deux orientations de la prière des psaumes comme ils ont été étudiés pendant plusieurs semaines dans Ephata.

Précisions

La prière de demande doit jaillir du cœur, c'est un gémissement, l'expression d'un profond désir. Gémir signifie aspirer à quelque chose dont on éprouve un grand besoin. Or, l'unique objet essentiel que nous devons demander dans la prière, c'est la vie bienheureuse. C'est pour cette raison que Saint Paul recommande de « prier sans relâche » (1Th,5,17).

N'est-t-il pourtant pas justifié de se poser la question : comment l'Esprit, qui est Dieu, peut-il s'abaisser au point de mêler ses propres gémissements à certaines de nos demandes, parfois si dérisoires, enfantines ?

Et pourtant, nous nous lamentons, nous nous irritons et cela doit être assumé par l'incessant gémissement de l'Esprit : c'est là que réside le nœud de ce que le Cardinal Martini appelle la nature mystérieuse de la prière.

Chacun d'entre nous est amené à juger son mode de réflexion : est-ce certain que nous sommes sans cesse obnubilés par le fait de demander la vie bienheureuse ? Cette question oblige à parler à Dieu avec un si grand respect que nous sommes parfois désorientés.

Et puis il y a tant de croyants et tant de voies qui mènent à Dieu : ne pourrait-on envisager d'une façon plus souple et plus simple notre attitude envers Dieu ?

II De Saint Paul à Marie Noël

Comme exemple d'un rapport plus simple avec Dieu, je prends un poème intitulé « Prière du poète » qui fait partie du livre, les chansons et les heures de Marie Noël (1883-1967).

Cet ouvrage publié dans la collection Poésies/Gallimard, au prix raisonnable de 9.90 €,

vous permettrait de lire les poèmes et, dans son intégralité la Prière du poète que je ne pouvais reproduire dans Ephata car il compte dix huit quatrains.

Marie Noël est un poète chrétien, elle a vécu toute sa vie à Auxerre et son œuvre est peu connue car elle était catholique et donc rejetée par les milieux savants de l'Edition. L'auteur s'adresse constamment à Dieu sous forme de poèmes (rappelons que les psaumes de l'Ancien Testament sont des poèmes) .

Elle demande d'abord de lui donner de quoi chanter :
« Donne de quoi chanter à moi pauvre poète
Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont
Et qui n'ont pas le temps d'entendre dans leur tête
Les airs que la vie et la mort y font ».
 
Et puis elle supplie Dieu de lui donner du bonheur pour qu'elle en fasse profiter les autres.
« Mais si tu veux mon Dieu que pour d'autres
je dise la chanson du bonheur, la plus belle chanson
comment ferai-je moi qui ne l'ai pas apprise » ?
 
Elle renouvelle sa supplique : « Donne-moi du bonheur s'il faut que je chante »
« Donne m’en ! Ce n'est pas, mon Dieu, pour être heureuse
que je demande ainsi de la joie à goûter
c'est que la nourrice qu'il faut doit savoir tout chanter.
Elle se permet même de dire à Dieu :
« Si tu n'oses pas me donner du bonheur
Prête m'en ! »
 
A la fin du poème, elle reconnaît qu'elle doit tout à Dieu, car c'est Lui qui l'inspire :
« Donne de quoi chanter à moi pauvre poète
ton petit oiseau plus fou que savant
qui ne découvre rien de nouveau dans sa tête
si dans son cœur tu ne l'as mis avant ».
 
Marie Noël qui désirait sans cesse se marier pour trouver l'amour, est restée célibataire et s'est sentie vieillir, sans amour :
« Vite, aimez-moi, vous tous, aimez-moi bien
avant que mon cœur las d'attendre un peu de fête
Ne soit un vieux cœur, bon à rien ».

 

Si seulement les poèmes de Marie Noël faisaient sauter les LIENS qui nous empêchent de nous tourner vers Dieu de façon plus libre, plus naturelle !

Quelques questions

Nous estimons que la prière du poète de Marie Noël est un poème important car, en plus de sa beauté formelle, esthétique, il oblige le lecteur à se poser quelques questions :

1) Qu'est-ce que le bonheur (dont parle Marie Noël) ?

Que veut dire : être heureux ?

2) Quelle est la place de la poésie dans notre vie ?

En lisons-nous souvent

3) Ce poème est une prière : demandons-nous si nous OSONS nous adresser à Dieu d'une manière aussi simple, pour lui exposer des problèmes mineurs, sans avoir toujours à l'arrière-plan de notre pensée la ligne d'horizon de la vie bienheureuse qui reste, nous le savons, un IDEAL que certains atteignent, nous le pensons, mais combien sont-ils ?

Conclusion générale sur la prière

Inspirés par Marie Noël, nous osons dire : mon Dieu, donnez-moi cette simplicité de l'âme qui autorisait un paysan inculte à répondre au Curé d'Ars qui lui demandait ce qu'il pouvait dire à Dieu en restant si longtemps devant le tabernacle :

« Je l'avise ! Il m'avise ! » 

Claude Bédat